lundi 26 octobre 2009

Plouf!


Durant plusieurs jours, un passant attentif aurait pu voir dans les alentours des gens, munis de cartons, penchés sur les bosquets ou se faisant de grands signes en courant en tous sens. Certains, à genoux, la tête dans les fourrés, criaient: "Je le tiens, je le tiens!". Cette mobilisation trouvait son explication dans un événement ayant eu lieu la veille. Une cane, accompagnée de son cortège de canetons, déambulait fièrement jusqu'à ce qu'un "plouf" se fasse entendre. Un petit étourdi venait de passer à travers une grille de caniveau. Maman canard au désespoir, regarde son petit qui barbote dans sa prison et se met à cancaner à tout va. Ce qui ne manque pas d'attirer un autre de ses petits curieux qui passe à son tour entre les barreaux: et re-plouf. Heureusement, de bonnes âmes s'en aperçoivent. On vient, on s'active, on soulève la grille, on sauve les malheureux tandis que M'me Cane s'affole. L'un d'eux à la bonne idée de les ramener près du bord du lac pour plus de sûreté. Ceci étant fait, chacun s'en retourne, fier de cette opération canardeaux si bien menée.

Mais, pour des raisons canardantes qui continuent à m'échapper, elle revint à pas palmés, avec toute sa tribu confiante et molletonneuse, à l'endroit du drame. Et rebelote! Voilà que le même scénario se reproduit. C'est à se demander si elle ne cherche pas à s'en débarrasser. Plouf! Re-plouf! Retour des sauveteurs. On se verrait mal ne pas agir. On devient ingénieux, on cherche à sécuriser le parcours afin de protéger les petits palmipèdes d'une fin si cruelle.

Coïncidence ou ironie de sort? Quelques jours plus tard, je ne pus m'empêcher d'avoir une pensée coupable en dégustant le menu du restaurant du quartier qui proposait du magret de canard. Et cette chronique de finir sur une chute amorale en forme de plouf.

samedi 24 octobre 2009

Le temps des confidents

Il est venu le temps des confidents, de ces malheureux soupirants expirant aux pieds de la Reine de la nuit de nos vingt ans. L'attente aura été longue, mais elle n'aura pas été vaine: ils auront fini par être élus. Sensibles, ils avaient découvert chez la Belle ce qui ne périt pas et que le temps ne fane pas. Attentionnés, ils auront eu les égards et la patience nécessaires pour ne pas se faire oublier. Epris enfin et avant toute chose, ils auront nourri une flamme qui n'aura fait que s'accroître pour venir réchauffer le coeur de cette Inaccessible devenue femme. C'est de ce potentiel féminin dont ils sont devenus éperdument amoureux, de sa germinescence: botaniste de l'amour, il en ont pris soin, la protégeant, sans jamais l'étouffer, sans jamais l'importuner, recueillant ses plus précieuses confidences. Alors qu'elle consumait frénétiquement et sensuellement toute cette jeunesse qu'elle sentait s'échapper, eux cultivaient soigneusement ce qu'elle allait devenir. Prenant le contrepied de Ronsard, ils savaient qu'ils étaient les amants du temps d'après: elle n'aurait pas à le regretter, ils auraient tout à vivre plus tard. Ils savaient des choses d'elle qu'elle ne soupçonnait même pas. Précoce en âme, ils avaient vieilli trop vite. A cet instant ils n'étaient pas encore compatibles: ils boitaient leur joie et elle boudait sa singularité.

Heureusement pour eux - nous tenons à un dénouement heureux - quelque chose se mettra à trifouiller le coeur de cette ballerine des discothèques comme un manque, une insatisfaction, une obscure répétition qui bat, là, lui signifiant une solitude, une aspiration qui prendra son visage: le confident discret serait-il l'amant secrètement désiré? Il ne ressemble en rien aux bellâtres dont elle fut si souvent la victime - assez consentante, nous n'en doutons pas. Et puis elle en a marre de ces mecs qui s'évaporent avec l'aube, qui lui en font baver, ces heures pendues au téléphone pour tenter de raccrocher avec ce Jules parfaitement sain, c'est-à-dire programmé pour séduire à tout va, manière de Petit Larousse sur pattes, semeur de larmes. Marre d'être attiré par un grand vide - au début, elle avait pensé que c'était une stratégie toute masculine, avant de ce rendre compte qu'il n'y avait pas l'once d'une conscience, nada. Le règne des hommes-feu, tombeurs en série illimitée est fini. Les abdos en tablette de chocolat ne sont plus assez nourrissants. Elle a eu son quota de déconvenue. Elle a décidé de ne pas passer le restant de ces jours dans une discothèque.

La discothèque, ce lieu, où le confident n'avait aucune chance de la conquérir, étant frappé d'arthrose rythmique, n'ayant pas pu suivre les cours Dalcroze, et ayant comme seul atout son verbe recouvert par des centaines de décibels boumboumique ne lui laissant aucune chance d'articuler des mots qui n'auraient de toute manière eu aucun d'impact face à cet étalon, ce roi de la jungle, ce reproducteur transpirant, ce diffuseur de phéromones ambulant. Tandis que lui, lui, dans son Orient désert, se nourrissant de symphonies pour piano, de concerti pour violons et de littérature russe n'était absolument pas profilé pour survivre dans cet environnement myologique. Face au mâle succulent, il faisait figure d'avorton. D'ailleurs, cela devait se sentir vu que les videurs à l'entrée se faisaient un plaisir de le refouler. Ces grands connaisseurs de l'âme humaine, ces psychologues-nés, sentaient instinctivement que quelque chose clochait, que d'en laisser entrer trop comme lui serait dommageable pour toute l'espèce.

Mais, dans nos régions, les hôpitaux et les médecins abondent, toute petite douleur peut être auscultée dans ces moindres manifestations, scanner, pet-scan à l'appui, chirurgie et firmes pharmaceutiques à la rescousse. Le confident - contrairement aux prévisions des videurs- a donc survécu, et sauf grand malheur - une collision fatale avec Mister Testostérone bourré sur une route de campagne au retour d'une conférence sur l'influence de Rabelais dans la littérature française - il n'a pas quitté la scène de son premier Amour. Tandis qu'elle - ENFIN! - se met en quête de l'homme-joie, l'homme-foyer. Alors, le grand retournement se produit: sa discotécale faiblesse est devenue sa force. Elle gardera certes toujours gravé dans son limbique une sorte d'époustouflement primal, javierbardemisant, du temps où les corps faisaient silex. Mais jamais personne ne l'avait ait frémir dans ses tréfonds, au coeur même de ses cellules, comme cet ami cher devenu âme en chair. Après des heures et des jours passés sur le banc, il entre enfin sur le terrain. Le confident vient de prendre corps.

Fort de cette réflexion, si je rencontrais un de ces jeunes exclus de la fièvre du samedi soir, je n'aurais qu'une chose à lui dire: sois patient. Patience est tout. Ton heure viendra, triomphale et solaire. Donne raison à ta sensibilité, ta gaucherie ou ta maladresse. Ce sont des atouts. Et mêmes si ta patience ne devait pas être récompensée, tu n'auras pas artificiellement essayé d'être un autre, tu seras resté fidèle à toi-même, ce qui t'aura permis mûrir ton devenir d'homme. Tu n'auras rien précipité ce qui t'apportera des plaisirs renouvelés à l'âge où beaucoup penseront avoir fait le tour de la question. Ici, le temps ne signifie rien. Etre amoureux, c'est ne pas calculer, ne pas avoir à compter car il n'y a qu'elle qui compte. Etre amoureux, c'est approfondir sa connaissance du visage aimé, c'est éprouver l'ivresse d'une connaissance intime d'elle qui ne s'achève jamais. Alors rends grâce aux souffrances qui sont les tiennes: elles donnent grandeur et sens à ton amour. Elles font ta valeur et seront la joie de la femme qui partagera ta vie.


Sculpture: La confidence, Jean-Baptise Carpeaux.
Merci à Rainer Maria Rilke de m'avoir soufflé la fin.

mardi 20 octobre 2009

Thérapie


Le thérapeute dit:

Je vous offre de vous souvenir. Non pas pour quelques instants, autour d'un café. Je vous offre un lieu pour vous souvenir et comprendre durablement, viscéralement. Je vous offre la possibilité de faire un rewind, de vous re-mémorer, de recorder les moments dégarnis. Ensemble, nous parcourrons une histoire à laquelle vous portiez peu d'attention - elle vous paraissait si inintéressante. Nous allons soigner vos problèmes de digestion affective. Ce ne sera pas toujours aisé: une thérapie, c'est un travail de transit mémoriel. Nous allons évacuer ce qui bouche vos artères vitales. Je vous accompagnerai pour vous apprendre à être seul, pour vous apprendre la séparation. Vous comprendrez que le jour où le cordon ombilical fut coupé, on ne vous tranchait pas la gorge: on vous offrait de respirer à pleins poumons. Beaucoup n'ont pas osé, ils ont eu l'impression qu'il fallait économiser leur oxygène de peur de ne plus en avoir assez. Mais il y en a assez. Je vous aiderai à abandonner les mécanismes psychiques d'assistance existentielle que vous avez mis en place. Vous apprendrez à marcher sans béquille, en comptant sur vos seules forces: elles sont immenses. Vous ne me croirez pas, et c'est bien normal. Vous m'en voudrez même d'avoir confiance dans votre capacité d'autonomie, pensant que je ne mesure pas l'ampleur de votre douleur, les complication de votre situation. Vous penserez que je minimise, que si je me rendais vraiment compte, je verrais dans quelle impasse vous êtes. Mais mon travail, précisément, c'est de vous épauler pour passer.



Pour l'instant, vous ne vous habitez que très partiellement et souvent dans la pièce la plus sombre. Vous n'avez pas osé prendre possession de ce qui vous revient en droit: vous. Vous n'avez pas pris toute la mesure de votre être, ne vous connaissant pas suffisamment. Il est temps de faire le tour du propriétaire. Mieux vaut tard que jamais. J'ai l'ambition de vous aider à conquérir votre liberté. Celle à laquelle vous pensiez ne pas avoir droit. Nous commencerons par poser des limites. Afin que vous puissiez vivre normalement. Vivre normalement: cela ne signifie pas s'aligner, rentrer dans le rang, mais oser assumer pleinement tous les tiraillements intérieurs, toutes les querelles qui ont lieu dans votre intimité: oser prendre en charge tout ce que vous êtes. Vivre avec vous et non plus contre vous. Nous regarderons très précisément où les coups ont été portés, nous mesurerons l'ampleur de ce qui a été blessé. Nous pourrons ainsi déterminer ce qui est à reconstruire, et ce qui doit poursuivre sa croissance. Je vous apprendrai à cicatriser les maux d'enfance, les plaies d'âme, les peines d'adultes. Pour ce faire, nous n'aurons besoin de rien d'autre qu'un peu de temps, un peu de calme pour se parler. C'est par la parole que vous ouvrirez de nouveaux possibles. Oui, si vous ne deviez retenir qu'une seule chose d'une thérapie, c'est bien celle-ci: LA PAROLE OUVRE. Elle ouvre des horizons inouïs. C'est en parlant que vous parviendrez à apprivoiser et à apaiser la bête fauve de l'angoisse. Vous apprendrez à ne plus avoir peur de cette chimère aux mille visages qui vous traque et s'incruste dans l'étoffe de vos songes; qui se poste comme un cerbère devant la porte de votre devenir.


Nous irons rejoindre l'enfant que vous étiez pour lui demander de nous éclairer. Comment le reconnaîtrez-vous? C'est simple, vous parlez le même langage. Vous avez la même histoire, vous avez besoin l'un de l'autre. Vous le prendrez par la main, vous lui direz qu'il n'est plus seul, que vous vous occuperez de lui, que vous pouvez lui donner maintenant ce qui lui manque. Dans cet échange, vous pourrez vous recréer. Désormais, vous saurez où se trouve votre Enfance. Et vous serez étonné de découvrir que ce qui fut le lieu des plus grands bouleversements, deviendra votre havre de paix. Vous inventerez ensemble des possibilités auxquels vous n'osiez même pas songer. Vous prendrez le temps de vous restaurer dans cette petite auberge du temps retrouvé. Ce qui était carence, désolation, manquement reverdira de votre nouvelle alliance. Mais pour cela, il importe de vous donner du temps. Ce que vous croyiez en déshérence ne faisait que de vous attendre. Vous irez au plus profond de vous, chercher une clarté nouvelle. Mon travail sera de vous aider à vous rejoindre, à vous réconcilier. Tout ce qui vous constitue nous y aidera. Vous pourrez tout me dire, absolument tout. Vous devrez même tout me dire, car la première personne qui vous écoutera, ce sera vous. Ne vous censurez pas. Ici, il n'y a pas de paroles folles - et même ce qui paraît folie est souvent si humain. Il n'y a que le mutisme qui est meurtrier. Nous donnerons du sens à tout votre capharnaüm intérieur. La fin de l'enfer commence parfois par des mots très simples.


Je vous aiderai à in-corp-orer les épisodes douloureux de votre vie. Ce que vous rejetiez le plus loin de vous, il faudra le prendre tout contre vous jusqu'à faire corps avec. Ainsi, vous apprendrez à vivre avec ces éléments irréductibles en vous. Ils vous constituent. Vous les avez utilisés comme des matériaux de votre construction alors même que vous pensiez les rejeter. En acceptant de les reconnaître et en admettant qu'ils font partie de vous, nous pourrons en faire des alliés. Nous ferons l'addition des culpabilités et nous réglerons la note. Interroger tout ce passé n'est ni une régression, ni un retour en arrière. C'est renouer avec soi pour aller de l'avant. La bienveillance sera notre lanterne. Vous verrez comme le bât ne blesse pas là où vous l'aviez cru. Nous sommes constitués de tant et tant de fausses croyances sur nous-mêmes.


Notre plan de route sera de ne surtout pas en avoir. Ne pensez pas qu'une thérapie, c'est raconter votre histoire du début à la fin. Il ne faut rien du tout d'ailleurs et surtout pas des "il faut", "je dois". Nous ne sommes pas là pour faire une biographie rationnelle, mais une cartographie émotionnelle afin de comprendre puis, dénouer ou renouer. Nous ne savons pas où nous irons ni comment nous nous y rendrons ni à quelle heure on nous y attend ni qui nous attend. Nous nous mettrons en route, c'est tout. Nous emprunterons des sentiers dont nous ne pouvions même pas soupçonner l'existence. Nous arriverons parfois dans une impasse et la reconnaissance de cette limite sera un acquis de plus. Vous ne viendrez plus vous y perdre. Vous serez surpris de voir que, quel que soit le chemin emprunté, même le plus anodin, nous finirons toujours par rejoindre le centre de vos préoccupations.

Je vous offre une scène pour votre parole, mon cabinet sera votre théâtre. Vous monterez sur les planches et, ensemble, nous rejouerons les actes clés de votre vie. Ici et maintenant, vous pourrez donner la réplique, reprendre l'échange où il a été interrompu, au moment où il a été interrompu et le mener à son terme. Vous exigerez de votre interlocuteur de ne plus se dérober. Peu importe qu'il soit absent et que ceci se soit passé il y a cinq ans ou vingt ans en arrière puisque c'est entre vous et vous que tout cela se joue et que c'est vous et vous seul qui devez maintenant vous émanciper. Vous ne serez plus aliéné par vos ombres. Ô je sais que vous commencerez par résister, vous ne voudrez pas de ce nouveau rôle, vous préférerez rester en coulisses. Mais je sais aussi que si vous êtes venu me voir, c'est parce que vous ne pouvez plus vivre dans la confidence de vous-même, que cela devient trop lourd.


Aucun autre lieu de la vie quotidienne ne vous offrira une telle possibilité. Vous pourrez laisser vos affaires, vos soucis, vos souffrances chez moi pour y revenir de séance en séance. Votre mal-être sera en sûreté, ici. Dehors, vous vivrez, vous irez, vous n'échangerez plus sur ces seuls points sombres avec vos proches, vous établirez d'autres modes de relations. Ici, vous pourrez ruminer vos préoccupations encore et encore, sans crainte de m'épuiser: c'est mon métier. D'ailleurs, pour notre travail, cette répétition sera le marteau qui permettra par petits coups de percer le mur de l'incompréhension. Par les pouvoirs immenses que vous me conférerez, je me devrais de ne jamais enfreindre votre liberté, vous laissant même libre de ne pas devenir, de ne pas assumer ce que vous aurez appris de vous. Car je ne peux pas vivre à votre place. Je serai un éducateur dans la mesure où je m'efforcerai de vous conduire hors de la souffrance qui vous a conduit à venir me voir. Je serai là pour vous, un jour donné, à une heure donnée, pour un temps donné. Je ne vous imposerai rien, même pas de venir.


Vous voudrez que je vous donne des réponses: vous serez déçu. Je ne possède pas de boule magique. Je ne connais pas l'art de lire dans les astres. Et c'est inutile pour le travail que nous avons à faire: vous savez tout ce que vous avez besoin de savoir. Il vous suffira de vous en souvenir. Vous voudrez essayer de me connaître pour vous échapper, mais je ne vous laisserai pas abolir la distance entre nous: vous êtes le patient, c'est à vous d'endurer. Il n'y aura pas de "tu" entre nous, car nous n'avons pas à devenir ami. D'ailleurs, aucun ami ne tolérerait la relation que nous allons établir. Et puis, vous n'êtes pas là pour vous installer dans vos douleurs avec moi, mais pour en terminer puis passer à autre chose. Mon défi sera de vous permettre de ne plus avoir besoin de moi, ayant repris possession de votre histoire et de votre mémoire. Vous pourrez continuer ce chemin de liberté et de croissance, seul, avec la clairvoyance et la confiance acquises. Vous continuerez à reproduire certains de vos travers, mais avec le sourire, car vous aurez compris les mécanismes, vous les aurez désamorcés et ils n'auront plus d'emprise sur vous. Vous aurez acquis la juste distance pour faire en sorte que le coup porté ne vous atteigne plus ou si peu. Les tyrans d'avant seront déchus. Vous serez libre de choisir, à commencer par les gens qui vous entourent. Ce sera le temps des relations fécondes, vivantes. Vous serez étonné de voir comment, sous l'impulsion de votre affranchissement, le paysage de votre quotidien se reconfigure. Responsable, vous disposerez.


Les je-n'-ose-pas vous diront que la thérapie est une démarche égoïste alors que d'autres vous diront que c'est pour les fous - ceux-là en aurait grandement besoin, qui prennent l'audace d'avoir de bons soins pour soi pour de la folie. Votre démarche intriguera et votre courage sera jalousé. Beaucoup vous diront que "moi, je n'en ai pas besoin". Grand bien leur en fasse. Mais en quoi cela vous avance-t-il, si vous, vous en avez besoin? D'autres vous diront que leurs amis leur suffisent: très bien. Mais dans certains cas, je n'aimerais pas être à la place de ces amis qui doivent éponger de longues - très longues heures - de lamentations. L'amitié comme on se soulage n'est que rarement heureuse.


Une thérapie est avant tout un travail de lumière. Pour ceux dont la lanterne s'est éteinte comme pour ceux qui ont perdu leur chemin, qui vivent un tremblement d'être. On peut vivre longtemps - toute une vie -le couteau dans la plaie, comme une victime. C'est le credo des même-pas-mal qu'on voit inexorablement dégringoler. On peut vouloir continuer à aller mal: on peut. On peut aussi décider de retirer la lame et commencer à guérir. Et comme nous ne sommes pas tous nés avec des super-pouvoirs, comme nous n'avons pas tous la même trempe, comme nous n'arrivons pas à tout faire tout seul, il est bon, parfois, pour un temps, de se faire aider. Oser cette démarche, c'est devenir le héros d'une histoire qui n'est rien d'autre que celle de votre propre vie, ici et maintenant.


Image: le divan du Docteur Freud

vendredi 16 octobre 2009

Les courses


Pour les caissières et les vendeuses de la Migros de Morges, pour leur gentillesse

- Et tu le leur as dit?
- Non...
- Tu attends quoi?

Peut-être avez-vous remarqué qu'il y a un centre commercial près de chez vous. Peut-être même que vous y êtes entré. Le temps de la cueillette étant fini, c'est en général là que nous allons pour chasser et faire ce que nous appelons communément "les courses". Et c'est bien au pas de course, plongés dans notre liste de commissions, que nous cherchons à travers les bosquets-rayons les aliments dont nous avons besoin. Peut-être même qu'il vous est arrivé de lever la tête pour éviter un caddie qui arrivait en sens inverse. Et là, ô stupeur, vous aurez remarqué qu'il y a des personnes qui vont à contre-courant de notre frénésie. Pendant que nous déconstruisons les rayons, avides de remplir le ventre en treillis de métal avant de se combler la panse, eux, reconstruisent, patiemment. Ils s'assurent qu'il n'y a pas de trous, qu'il ne manque de rien. Car un rayonnage vide, c'est de l'angoisse ulcérée, exprimée sous des formes diverses et variées par des clients qui perdent leur raisons, livrés qu'ils sont à ce besoin primordial: manger. Je crois bien que j'ai vu des traces de baves aux commissures des lèvres de certains d'entre eux qui avaient gardé un instinct primal de la chasse et qui devaient s'imaginer vêtu en peaux de bisons, à l'affût d'un mammouth monstrueux qu'ils devront terrasser:

- Les petits-suisses? Sur votre gauche Monsieur.

Oui, d'autres êtres humains sont là, pour nous préparer le terrain et faire en sorte que la chasse soit fructueuse. Des êtres humains, avant tout, on l'oublie peut-être un peu, qui ont secondairement un métier : caissières*, vendeuses*. Mais ce n'est pas inscrit dans leur code barre génétique. Contrairement aux marchandises qu'elles vendent, elles sont animées de sentiments. Je ne dirai jamais assez le mépris que je porte aux abrutis de la relation humaine, ces frustrés du pouvoir qui ont des éruptions de mal-être subites quand ils se trouvent dans un lieu public comme un supermarché. Pour leur inculquer des rudiments de politesse - et un bon nombre de claques perdues-, je serais partisan de vous armer, Mesdames, du taser. J'imagine le soulagement et le plaisir que vous pourriez ressentir, à la fin de la journée, en réduisant au silence la trogne barbare inassouvie qui vous importune. Ce serait un juste dédommagement pour votre peine.

Le sourire dont vous gratifiez l'étourdi qui aura encore oublié de peser ses courgettes n'est pas incolore, lui, contrairement à la lumière des néons. Et, aussi inaperçue soit-elle, la patience dont vous faites preuve pour le maladroit qui a fait exploser un yogourt comme une bombe de lait, est exemplaire.

Vous slalomez toute la journée au milieu d'un flot continu de consommateurs qui ne font que passer, ou repasser. Vous les délivrez pré-repus à la caisse - la caisse, ce pacemaker de votre employeur qui bip-bip sans cesse pour lui assurer qu'il est bien en vie - avec un "Merci et une bonne journée!". Beaucoup trouveront cela normal: ça ne l'est pas. Et ils continueront leur footing alimentaire en passant à côté d'un aliment très riche en protéines - et gratuit: la gentillesse.

Parce que la gentillesse, l'attention portée à autrui, c'est la matière première de toutes nos relations. On ne s'en rend peut-être pas toujours compte. Ca ne coûte rien, ce n'est pas chiffrable, il n'y a aucune ligne à ce sujet dans un plan comptable. Et pourtant, c'est le luxe inouï que des femmes et des hommes qui vivent ensemble peuvent s'offrir.

Alors pour votre gentillesse, votre prévenance, pour les échanges improbables dans lesquelles vous vous retrouvez en étant aux premières loges de la comédie humaine, je vous dis un grand...

Merci Mesdames!

* Messieurs, vous n'êtes pas oubliés.

jeudi 15 octobre 2009

Loulopopo

Pour Alexandre


Un ami qui me voyait découragé par la lecture de textes truffés du mot "Dieu" finit par me dire:

- Mais qu'importent les mots, on s'en fiche, remplace "Dieu" par ce que tu veux. Il faut vivre et non pas le penser.


Il devait certainement avoir raison. Je pris donc un texte de Frère Laurent de la Réssurection, qui, je l'espère ne m'en voudra pas trop. Et j'ai remplacé le mot "Dieu" par le mot "Loulopopo". Qu'on me pardonne. Je vais m'expliquer.


Une lecture, même superficielle, du texte de Frère Laurent ci-dessous nous permet de constater que cette substitution n'est pas très convaincante. Le propos de Frère Laurent devient cocasse. En fait, tout s'écroule. C'était prévisible. Mais je ne m'attendais pas au retournement qui suivit.


En me faisant rire, le texte s'est du même coup humanisé, ce qui me permit de faire craquer mes résistances. La glace institutionnelle se brisa et le propos de Frère Laurent devint audible. Je fis une deuxième substitution en remplaçant le mot "Loulopopo" par le mot "Vie". Et je pus converser librement avec un homme qui partageait avec moi quelques conseils sur les bons soins à porter à nos vies et sur la manière de s'y exercer.


Evidemment, ma petite pirouette est un peu facile et un peu courte - on aurait pu dire, bien des choses en somme. Pourtant, ce dernier changement me permit de poursuivre la conversation et de partager avec Frère Laurent mon expérience du royaume familier. Ce qu'il me décrivait ne m'était plus du tout étranger. Nous parlions de la même chose : d'un art de l'attention, du travail sur le regard intérieur pour gagner en présence. Qui sait même si nous ne venions nous désaltérer dans le même havre de paix, sans le savoir ni nous connaître.


Et tandis que nous conversions, je sentis s'épanouir cette évidence qui veut que certaines choses n'ont besoin d'aucunes autres raisons, pour être vécues, que d'être vécues. Le détour par Loulopopo m'invite à penser le profond silence convergent qui entoure le mot "Dieu", ce mot irremplaçable - imprononçable - et qui trouve échos et reflets dans toutes les expériences humaines authentiques. Etre fidèle à soi-même, comme le note Georges Haldas, le poète, c'est rejoindre le coeur où tous viennent se ressourcer. Et il y a autant de chemins qui mènent à Dieu qu'il y a d'hommes sur la terre. Alors qu'importe que lui soit arrivé par le sentier d'un mot et elle par les dunes et eux par la piste? Pourquoi buter sur le seuil des mots? Oui, s'entretenir intérieurement avec Dieu, avec Loulopopo, la Source ou que sais-je, quelle importance, tant que c'est avec ce qui se trouve de plus précieux, au creux de nos vies? Tant que c'est avec ce qui va, de toute manière, bien au-delà du langage et de toute définition.


Aujourd'hui, je ne trouve pas le mot "Dieu" moins imposant - ni moins enformolé. Mais je sais que je peux faire le tour de la grande bâtisse et venir rejoindre Frère Laurent - Nicolas de son premier prénom - sur le petit banc en bois, à l'ombre du grand tilleul, pour qu'il me raconte, comment, il y a trois siècles de cela, un soldat entra au Couvent des Carmes de la rue Vaugirard comme frère laïc pour en être le cuisinier mystique, pendant plus de quinze ans, avant de finir sa vie comme savetier.

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"L’exercice de la présence de Loulopopo, par Frère Laurent de la Résurrection

La pratique la plus sainte, la plus commune et la plus nécessaire en la vie spirituelle est la présence de Loulopopo : c’est de se plaire et s’accoutumer en sa divine compagnie, parlant humblement et s’entretenant amoureusement avec lui en tout temps, à tous moments, sans règles ni mesure, surtout dans le temps des tentations, des peines, des aridités, des dégoûts et même des infidélités et des péchés. (MS 6)

La présence de Loulopopo est la vie et la nourriture de l’âme, qui se peut acquérir avec la grâce de Loulopopo. En voici les moyens :

Il faut une grande fidélité à la pratique de cette présence et au regard intérieur de Loulopopo en soi, qui se doit toujours faire doucement, humblement et amoureusement, sans se laisser aller à aucun trouble ou inquiétude.

Il faut prendre un soin particulier que ce regard intérieur, quoique d’un moment, précède vos actions extérieures, que de temps en temps il les accompagne, et que vous les finissiez toutes par là. Comme il faut du temps et beaucoup de travail pour acquérir cette pratique, aussi ne faut-il pas se décourager lorsqu’on y manque, puisque l’habitude ne se forme qu’avec peine ; mais lorsqu’elle sera formée, tout se fera avec plaisir.

N’est-il pas juste que le cœur…soit le premier et le dernier pour aimer et adorer Loulopopo, soit en commençant ou finissant nos actions spirituelles et corporelles, et généralement en tous les exercices de la vie ? Et c’est par cet endroit que nous devons avoir soin de produire ce petiot regard intérieur, ce qu’il faut faire sans peine et sans étude, pour le rendre plus facile.

Il ne sera pas hors de propos, pour ceux qui commencent cette pratique, de former intérieurement quelques peu de paroles, comme : « Mon Loulopopo, je suis tout à vous » ; « Loulopopo d’amour, je vous aime de tout mon cœur » ; « Loulopopo, faites-moi selon votre cœur » ou quelques autres paroles que l’amour produit sur-le-champ.

Cette présence de Loulopopo, un peu pénible dans les commencements, pratiquée avec fidélité, opère secrètement en l’âme des effets merveilleux, y attire en abondance les grâces du Loulopopo et la conduit insensiblement à ce simple regard, à cette vue amoureuse de Loulopopo présent partout, qui est la plus sainte, la plus solide, la plus facile et la plus efficace manière de faire oraison. (MS 26-31)

Je sais que pour cela, il faut que le cœur soit vide de toutes autres choses, Loulopopo le voulant posséder seul ; et comme il ne peut le posséder seul sans le vider de tout ce qui n’est pas lui, ainsi ne peut-il y agir ni y faire ce qu’il voudrait. (L 3)

Il faut faire de notre cœur un temple spirituel pour Loulopopo où nous l’adorons sans cesse. Il faut veiller sans relâche sur nous-mêmes pour ne rien faire ni rien dire et ne rien penser qui lui puisse déplaire. (L 15)

Croyez-moi, faites dès à présent une sainte et ferme résolution de ne vous le éloigner jamais volontairement et de vivre le reste de vos jours en cette sainte présence, privée pour son amour, s’il le juge à propos, des consolations du Ciel et de la terre. Mettez la main à l’œuvre ; si vous le faites comme il faut, soyez assuré que vous en verrez bientôt les effets. Je vous y aiderai par mes prières. (L 3)." (Lire le texte original de Frère Laurent)


Peinture: Frère Laurent de la Réssurection.